Née en Alaska, élevée sur la côte Est des États-Unis pendant ses études, Sarah Henry a repris, depuis 2014, la direction générale de La Manufacture Cogolin. À l’occasion de ses quatre créations graphiques Isotopieune collection fraîche et ludique composée de motifs graphiques et détonants, et de Four Corners, cinq tapis développés par La Manufacture Cogolin avec le designer Jason Miller, Sarah Henry se livre sur son parcours étonnant, sa vision du management et le monde de l’architecture et du design.

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Sarah Henry – Manufacture cogolin par Elodie Dupuis

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis née en Alaska, j’ai vécu sur la côte Est des États-Unis pendant mes études au lycée et à l’Université et, après un an en Europe à la fin de mes études, j’ai passé douze ans à Chicago. Je vis maintenant à Paris depuis presque dix ans.

Quel est votre parcours ?

Dans ma « première vie professionnelle », j’étais consultante en gestion, stratégie et marketing, la plupart du temps pour des clients dans le domaine de l’art ou des arts appliqués. J’ai ensuite eu envie d’exploiter un peu plus ma créativité si bien que j’ai repris des études d’architecture intérieure, à l’âge de trente ans, tout en poursuivant parallèlement une activité professionnelle à plein temps.

Au cours de la deuxième année de mes études, j’ai intégré le bureau d’études de Holly Hunt, une société qui avait la licence d’exploitation du mobilier de Christian Liaigre aux États-Unis et qui représentait plusieurs autres marques de mobilier et de textile haute de gamme dans ses showrooms, y compris les lignes de la maison. J’avais rêvé d’une vie de designer mais j’ai été promue assez rapidement pour diriger la division Luminaires, art et accessoires grâce à mon expérience antérieure. J’ai travaillé de près avec Holly pendant plusieurs années. Elle est une femme remarquable et quelqu’un de qui j’ai énormément appris sur le plan professionnel et personnel.

Quand j’ai quitté Holly Hunt, j’ai repris mes missions de consultante. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré Tai Ping, pour qui j’ai géré la construction des showrooms et bureaux à Chicago, San Francisco, Buenos Aires, et Hambourg. Ensuite, Tai Ping m’a proposé de prendre le poste de directrice des Opérations pour l’Europe et le Moyen-Orient : c’est ainsi que j’ai emménagé à Paris en janvier 2008.

En 2010, le groupe House of Tai Ping a acheté La Manufacture Cogolin. Dès le départ, j’ai été très impliquée dans le travail de reconstruction de cette belle maison. En 2014, la direction générale de La Manufacture Cogolin m’a été confiée, succédant ainsi à Jean-Pierre Tortil, lui-même promu à la direction de la création du groupe House of Tai Ping.

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Collection Isotopie

Qu’est-ce que votre expérience chez Tai Ping vous a appris et vous a apporté ?

Grace à Tai Ping, j’ai pu beaucoup voyager. J’ai notamment passé du temps en Asie et au Moyen-Orient, zones géographiques où je ne serais probablement pas allée si fréquemment sans ces missions professionnelles. C’est à Paris qu’étaient supervisées toutes les filiales de la région EMEA, j’ai donc beaucoup appris sur le management de différentes cultures. La culture et les règles de chaque pays sont vraiment spécifiques, donc il faut garder l’esprit ouvert en essayant de faire adhérer chaque filiale à un projet global, tout en respectant la culture et les pratiques locales.

Quels éléments ont motivé votre choix de travailler dans le design et la décoration ?

J’ai reçu une éducation artistique et surtout musicale dès l’enfance et j’ai toujours été sensible à l’esthétique des objets et des lieux. Il y a presque vingt ans, je cherchais un canapé et j’ai dû faire le tour de tous les showrooms et magasins de mobilier de Chicago pour trouver ce que je cherchais… C’est à ce moment-là que j’ai eu envie de mettre la main à la pâte !

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Collection Isotopie

Être une femme à la tête d’une société française, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Je n’y pense pas trop. Et je crois qu’on réagit plus au fait que je sois une américaine travaillant en France. Tous les jours, je suis reconnaissante d’avoir eu l’opportunité de diriger une société française porteuse d’une telle histoire. Je crois que j’apporte une vision et une expérience internationale essentielle pour le succès de l’exportation du savoir-faire français, et cette expérience m’a apporté beaucoup en retour.

Que pensez-vous du peu de femmes à des postes à responsabilités dans les entreprises du luxe et du design ?

Étant donné que le monde du luxe et du design emploie majoritairement des femmes, c’est d’autant plus navrant. Espérons que cela change avec le temps !

Selon vous, quels sont les atouts d’une femme à un poste à responsabilités ?

En général, je crois que les femmes sont plus à l’écoute et qu’elles approchent les situations de management avec plus de patience et de finesse – et souvent avec beaucoup de courage. Mais il y a toujours des exceptions.

Selon vous, existe-t-il un trait de caractère nécessaire pour être une excellente DG ?

Il faut d’abord avoir une vision, les compétences pour bien la communiquer, et du charisme pour emporter l’adhésion d’une équipe qui puisse la réaliser avec vous. Porté par l’intégrité et le respect de l’autre, on prend de bonnes décisions et on peut atteindre ses objectifs en équipe.

Vos conseils pour réussir sa vie professionnelle ?

Il faut travailler dur et être fiable envers ses clients, ses collègues, sa hiérarchie, ses employés. Si on n’est pas investi, on ne peut pas réussir.

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Four Corners by Jason Miller

La Manufacture Cogolin et vous

En quelques mots, pourriez-vous définir La Manufacture Cogolin ? Quelle est sa particularité ?

La Manufacture Cogolin est une marque presque centenaire. Dans nos ateliers sur la Côte d’Azur, nous tissons des tapis à la main sur des métiers à tisser qui datent du 19e siècle. Avant tout, nos tapis sont authentiques, fabriqués sur d’anciens métiers Jacquard qui servaient à l’origine à fabriquer du tissu. Nous avons une longue histoire de collaboration avec l’avant-garde du design, de l’architecture et de la décoration pour la création de tapis sur mesure pour des projets d’exception, comme des ambassades, palais, villas et yachts.

Qui sont vos concurrents ? Quelle est votre différence ?

Aujourd’hui, on peut trouver des tapis partout, à tous les prix. Mais personne ne fabrique de la même façon que nous, et il est rare de nos jours de fabriquer du textile à la main en France.

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Collection Isotopie

Quels ont été les défis majeurs depuis la création de la Manufacture ? Comment la Manufacture a-t-elle réussi à survivre à la crise ?

La Manufacture Cogolin a joué un rôle important dans l’histoire des arts décoratifs du 20e siècle. La marque s’est établie dans les années 30 avec des projets d’exception comme le paquebot Normandie et des collaborations avec des décorateurs et designers comme Christian Bérard et Jean-Michel Frank. Nous avons réussi à survivre à plusieurs crises économiques d’abord grâce au renom de la marque – nous avons toujours eu une clientèle très loyale, et nous sommes reconnus dans notre univers. On doit aussi remercier Irma Lauer, l’épouse du fondateur Jean Lauer, qui a pris la direction de la Manufacture dans les années 60 et a eu la vision de mettre en valeur des produits qui ont pu rester pérennes, malgré le coût de production élevé en France par rapport à l’Asie ou à l’Afrique du Nord.

Qui sont vos clients ? Comment vous assurez-vous de leur satisfaction ?

Nos projets sont surtout destinés aux environnements résidentiels. On travaille beaucoup avec des décorateurs, des architectes d’intérieur et des designers, mais aussi en direct avec des particuliers. Nos clients cherchent quelque chose d’authentique, d’atypique et de rare. Il faut toujours faire preuve d’excellence non seulement en terme de qualité du produit mais aussi en terme de service. Nous faisons évoluer les motifs de nos dessins avec le temps pour offrir une diversité entre nos archives et des produits plus contemporains, afin de rester pertinent et « au goût du jour ».

Quels sont vos objectifs pour le futur ?

Aujourd’hui, nous nous concentrons sur le développement d’un réseau international de distribution, pour que nos tapis soient accessibles partout dans le monde.

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Four Corners by Jason Miller

Le luxe, le digital et vous

Comment définiriez-vous le luxe ?

Pour moi le fil rouge qui relie les différentes composantes du luxe – les produits, l’hôtellerie, les expériences – c’est le temps : le temps de former un artisan, le temps pour fabriquer un produit dans une tradition d’artisanat, le temps qu’on prend pour soi, le temps consacré par un autre à fournir un service.

Il y a de l’artisanat sans luxe, mais il n’y a pas de produit de luxe sans artisanat

Peut-on associer luxe et artisanat ?

Il y a de l’artisanat sans luxe, mais il n’y a pas de produit de luxe sans artisanat. Un artisan peut faire des choses très simples, des matières très basiques pour produire un objet de qualité qui ne sera pas forcement luxueux. On peut aussi avoir un produit de qualité, qui soit bien dessiné et qui résiste à l’usure, fabriqué industriellement. Mais pour moi, un produit qui n’est pas fait main et dans les règles de l’art n’est pas vraiment un produit de luxe.

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Four Corners by Jason Miller

Quelle est votre opinion sur l’avenir du luxe, de l’artisanat et du design ?

Hormis une grande crise financière, je crois que le marché du luxe continuera à grandir. Il y a de plus en plus d’intérêt pour les produits faits-main, uniques et un renouveau d’intérêt pour le savoir-faire traditionnel.

Quels sont les challenges principaux de La Manufacture Cogolin pour les années à venir, en terme de communication digitale ? De développement ?

La communication digitale y compris par les réseaux sociaux sera très importante pour notre développement surtout à l’étranger. Nous ne sommes pas une grande société dotée d’un gros budget de communication, mais nous essayons de faire le mieux possible avec les moyens qui sont les nôtres. Des partenariats stratégiques et des événements comme notre collaboration avec Sé Collections pendant le « off » du salon du meuble de Milan en avril ou avec Oui Design pendant Wanted Design à New York en mai nous donnent déjà une visibilité auprès de ceux qui visitent l’exposition, qui est relayée sur les réseaux sociaux, avec Instagram notamment, auprès d’un public supplémentaire et complémentaire.

Comment le digital et la communication ont-ils évolué depuis vos débuts ?

J’ai commencé à travailler avant l’existence d’internet et des emails, donc le digital a beaucoup évolué ! Au début de ma carrière, je travaillais beaucoup avec des agences de graphisme et je me souviens des premiers projets de développement de sites internet. Aujourd’hui, tout va très vite et la communication vient autant de la part des particuliers sur les réseaux sociaux que par des voies plus « officielles ». Les stratégies et moyens de communication ont beaucoup changé – et continueront à changer. D’un côté l’accès facile à l’information est une bonne chose, mais de l’autre, le travail 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 est lourd. La vie professionnelle avant et après les smartphones n’est plus du tout la même ! Il serait bien de rétablir plus d’équilibre entre le travail et le temps libre, mais ce n’est pas facile depuis que tout le monde a pris l’habitude de tout obtenir instantanément.

Le luxe et le digital peuvent-ils cohabiter selon vous ?

La communication digitale est importante pour n’importe quel secteur d’activité. Une visibilité sur Internet et par le e-commerce est essentielle pour presque toute entreprise maintenant. La différence pour le secteur du luxe et surtout pour le sur-mesure est que, même avec une visibilité digitale, il est tout de même nécessaire d’avoir des points de vente où les clients puissent vivre l’expérience de l’univers de la marque et apprécier la qualité des produits réalisés.

Les outils digitaux nous permettent de travailler plus rapidement sur le développement des dessins ou sur des outils de communication. Mais je trouve qu’un produit de luxe se doit d’être fabriqué par un artisan. Un jour, il n’y aura plus de limite à ce que l’on pourra réaliser grâce à une machine, mais c’est justement dans la pérennité du travail traditionnel et dans le temps écoulé à attendre son objet que réside le luxe d’aujourd’hui.

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Collection Isotopie

Le luxe et vous

Quels sont vos moments luxe ?

Comme ma vie professionnelle se passe dans le secteur et je voyage beaucoup, les moments luxe pour moi sont surtout passés à la maison. J’adore lire au calme ou regarder toute une saison d’une série télé d’un coup, en mangeant plein de choses que je ne devrais pas. Et surtout passer du temps avec des amis ou de la famille, qui je ne vois pas assez. Faire de la cuisine me détend comme le yoga et j’aime bien passer une soirée autour d’une table, ou jouer avec mes neveux et nièces à la plage ou à la montagne. Mais un après-midi au spa n’a jamais fait du mal à personne !

Quelle est votre plus grande fierté personnelle ? Professionnelle ?

Je crois qu’une des choses les plus difficiles que j’ai fait dans ma vie était de reprendre les études d’architecture intérieur assez tardivement. Comme je travaillais en même temps, j’ai passé 3 ans en faisant des nuits blanches plusieurs fois par semaine. Il fallait remplir un mur avec des dessins toutes les semaines, et ça prend du temps. Et j’ai dû apprendre à dessiner à la main, qui n’était pas de tout facile pour moi. Je n’aurais pas pu réussir sans le soutien de ma famille.

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Four Corners by Jason Miller

Les dernières collections de La Manufacture Cogolin

En mai dernier, à l’occasion de WantedDesign Brooklyn, La Manufacture Cogolin a présenté Four Corners. Cette collection comprend cinq tapis développés avec le designer originaire du Connecticut, Jason Miller. Rendu célèbre grâce à ses créations arty, le designer a été inspiré par le graphisme et les couleurs des plaids Navajo, la série de cinq tapis nommés Roswell, Moab, Sedona, Flagstaff et Carson. Jason Miller propose une variation inédite sur le thème de la rayure qui vient s’ajouter au catalogue du fabricant de tapis français. Jason explique : « Mon souhait était de proposer un dessin à la fois audacieux et simple ».

En 2017 également, La Manufacture Cogolin a présenté ses quatre variations graphiques sur le thème de la récurrence. Nommée Isotopie, la collection comprend quatre tapis baptisés Isotopie, Allitération, Diaphore ou encore Syllepse. Figures de style synonymes de répétition, ces quatre modèles se démarquent par la récurrence de leurs motifs symétriques empruntées au monde du textile avec des effets pied de poule ou de coq restylisés, ou inspirées du travail de la céramique des années 60 à 70.