Avec ses frères, Rodolphe Frerejean Taittinger a fondé la maison Frerejean Frères. Explorons, avec le fondateur, l’histoire, le savoir-faire et les champagnes de ces passionnés !

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Rodolphe Frerejean Taittinger, pourriez-vous nous parler de vous et de votre maison ?
Mes frères et moi sommes des passionnés de champagne depuis toujours. C’est un héritage culturel dans notre famille et nous sommes fiers de représenter (avec notre Maison Frerejean Frères) cette nouvelle génération de vignerons qui parle à une nouvelle génération de consommateurs. Le marché se spécialise et de plus en plus de monde recherche des vins de champagne d’artisans vignerons, remplis d’émotions et de caractère (un peu à l’opposé des productions industrielles & standardisées).

Comment est née l’idée de créer votre maison de Champagne ?
Cette maison est le fruit d’une belle rencontre. En 2005, nous rencontrons Didier Pierson, notre chef de caves, 5ème génération de vignerons d’Avize. Nous arrivons à le convaincre d’apporter son talent à notre projet de passionnés (qui était à l’origine une production réservée aux amis et à la famille). C’était presque ’une quête : faire du mieux possible et sans compromis.

Nous voulions faire des grands vins de champagne, avec une production à taille humaine en pinot noir et chardonnay, à partir des plus belles parcelles (grand cru) de la côte des Blancs. Il fallait de la discipline et du temps car il faut de la maturité pour dompter ce terroir subtile et tendu. Nous travaillons sur des vieillissements 4 fois supérieurs à la moyenne, nous faisons du parcellaire, nous allons chercher de la transparence via des faibles dosages en sucre et un minimum d’intrants…

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Comment on s’assure un succès sans appartenir à un groupe ?
Je crois que le nouveau luxe c’est l’artisanat. Cette nouvelle génération de consommateurs fuit un peu la logique industrielle des multinationales. Ces groupes ont évangélisé le monde et nous leurs en sommes reconnaissants mais ils vendent bien souvent, des champagnes standardisés et sans émotion. Nous ne sommes plus dans les années 90, les clients veulent de la transparence et du vin. Nous sommes fiers de faire des vins de champagne, vineux et élégants dans une vision très différente de ces grands groupes. Le monde est en train de changer, il évolue vers ce désir d’authenticité. Une révolution silencieuse s’installe en Champagne avec l’émergence d’artisans vignerons et des maisons comme la nôtre.

Dans un univers concurrentiel, n’était-ce pas un pari risqué ? Comment on prépare la création d’une maison de champagne ? Comment on se différencie des autres maisons ?
Oui, c’est un univers très concurrentiel mais la même révolution se met en place un peu partout dans le monde du vin (c’est le cas des bières artisanales entre autres). Nous ne sommes pas les seuls en Champagne à mener cette révolution mais nous sommes très fiers d’y participer. On se différencie par la qualité et la passion. Mon père me demande constamment pourquoi nous faisons vieillir nos champagnes si longtemps, il conteste la viabilité financière de ce travail… Je lui réponds que nous sommes dans une quête d’excellence pour développer une très belle maison de champagne. Nous avons une vision long terme et la qualité doit être notre première (sinon notre seule) préoccupation.

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Quel a votre plus grand succès depuis la création de votre maison ? Un échec ? Comment avez-vous surmonté cet échec ?
Des échecs, nous en rencontrons tous les jours. Ça peut être un marché qui ne s’ouvre pas comme prévu, une relation qui ne s’opère pas comme prévue…mais de tous nos échecs, nous savons tirer des enseignements. Je crois même que tous nos échecs nous ont servi. L’important dans l’échec, c’est d’en tirer les bons enseignements et bien entendu, de ne pas trop les cultiver. Pour ce qui est du succès; le plus évident pour moi c’est lorsqu’une personne me regarde avec des étoiles dans les yeux et me dit : « Frerejean Frères ? Je suis impatient de goûter depuis le temps que j’en entends parler ». La bonne réputation et la naissance du désir chez le consommateur sont les plus positives rançons du succès.

Votre gamme de champagnes est large. Pourriez-vous nous parler d’eux ? Quelle est la personnalité de chacun d’eux ?
Chaque cuvée est un peu comme un membre d’une famille, elles ont une personnalité très forte et très différente. Chaque cuvée s’accorde avec des plats différents mais, mises bout à bout, elles doivent former un ensemble harmonieux.  Par exemple, notre cuvée extra brut hussards 2012 sera parfaite avec des fruits de mer. Sa belle minéralité et son incroyable précision, lui donnent un très gros potentiel de garde. La VV26 au contraire s’accordera davantage sur des viandes faisandées et révèle naturellement des notes de châtaignes et de brioches toastées.

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Vous parlez de « champagnes Artisanaux ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Quelle est la place de l’artisanat dans votre maison ? Quelle définition donnez-vous au mot « artisanat » ?
L’artisanat pour nous c’est revenir aux techniques traditionnelles, utiliser des cuves en émaille pour éviter de fermer nos vins avec des cuve inox. Créer des vins avec une identité qui parle d’une parcelle comme en Bourgogne, c’est revenir au cycle lunaire pour savoir la date parfaite pour faire nos vendanges. Laisser vieillir nos vins plus de 8 ans, dans des fûts de bourgogne (jadis utilisés pour du vin tranquille afin de ne garder que la douceur du bois), revenir aux agrafes sur l’ensemble des grands crus… Ce sont autant de vieilles recettes qui nous permettent finalement, d’être infiniment modernes. On dit que c’est dans « les vieux pots qu’on fait les meilleurs confitures ». Nous sommes fiers de mettre en avant ce terroir riche et précis de la Côte des Blancs.

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Comment sont sélectionnés les raisins qui composeront vos Champagnes ?
C’est la clé du succès ! Notre chef de cave dit souvent que 50% de son travail est fait dans la vigne. Il le dit sans doute avec beaucoup d’humilité mais nous savons pertinemment que le succès d’une grande Maison c’est d’être aussi bon dans la vigne que dans la cave. Et ce travail de viticulture est très méticuleux. D’abord, nous ne travaillons que sur des vignes à raisins « grands crus » ou « premiers crus ». C’est-à-dire que nous travaillons sur 9% des meilleures vignes de l’appellation. Ensuite nous faisons un très gros travail de présélection au moment des vendanges (et je passe évidemment le travail quotidien dans la vigne). À la fin des vendanges, nous n’avons récolté que les meilleurs raisins de l’appellation, ceux qui présentent la meilleure balance sucre/acidité. Ensuite nous vinifions de manière parcellaire afin d’avoir une idée très précise de chaque vin au moment de la dégustation des « vins clairs ». Et ça n’est qu’à ce moment très précis que notre chef de cave pourra décider quels vins (et donc quels raisins) ira dans tel ou tel type de cuvées. Didier Pierson travaille nos vins à la manière de la Haute Couture.

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Est-ce qu’il y a une volonté de conversion en BIO ?
Oui, c’est bien entendu une volonté de s’inscrire au maximum dans cette démarche. Nous avons d’ailleurs une partie du vignoble qui l’est déjà totalement. Mais j’attire l’attention sur le fait que le plus important n’est pas d’avoir le label Bio. Le plus important c’est de s’inscrire, chaque jour, dans une démarche respectueuse de la nature, du vin, du consommateur et cela a lieu dans la vigne mais également dans la cave. Nous travaillons avec le calendrier lunaire, en respectant les montées de sèves, nous utilisons un minimum de pesticide et un minimum d’intrants. Notre rôle n’est pas de manipuler la nature mais de sublimer le produit qu’elle nous offre. C’est littéralement dans cette démarche que nous nous exprimons.

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Quel est l’avenir de la Champagne dans une dynamique croissante de responsabilité agricole ?
Je pense que la transition est plus difficile pour les grandes marques que pour les Maison à taille humaine. Il y a encore une montagne à gravir mais de grosses avancées ont vu le jour (beaucoup de pesticide, des rendements encadrées, des vendanges 100% manuelles, un contrôle des intrants, encadrement des levures et des liqueurs d’expédition…). Déjà, le CIVC préserve de plus en plus l’appellation Champagne et cela tire nécessairement l’ensemble du vignoble vers le haut. Ensuite, la nouvelle génération de vigneron est certainement beaucoup plus sensible à la notion de « responsabilité agricole ». Vous savez, un vigneron aime sa terre et dans cette approche-ci, c’est la qualité de sa vigne bien plus que le rendement qui l’intéresse. Il y a du chemin à faire, certes, mais je crois que la dynamique est positive.

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Combien de bouteilles sont produites chaque année ?
Le nombre peut varier d’une année à l’autre car nous faisons avec les aléas de la nature. Nous avons un nombre important de millésime et de cuvées Grands Crus, plus sensible aux variations du climats que les cuvées BSA. Cela étant dit, nous produisons environ 120 000 bouteilles (toute gamme confondues) chaque année. À mesure que le vignoble s’agrandit, les quantités suivent mais j’insiste sur le fait qu’au-delà d’un certain volume, il faut savoir s’arrêter s’il on veut préserver la qualité de ses vins.

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Qui sont vos clients ?
Nous travaillons essentiellement avec le secteur de l’hôtellerie, de la restauration et plus spécifiquement de la Haute Gastronomie. Nous avons également un très beau réseau cavistes, en France et à l’étranger (nous travaillons dans une trentaine de pays aujourd’hui). Enfin, nous avons la chance de sceller de beaux partenariats avec des entreprises et des institutions de renoms qui choisissent Frerejean Frères pour leurs évènements ou tout simplement remercier leurs clients. Nous mettons un point d’honneur à savoir précisément où nos champagnes se revendent afin d’avoir une maîtrise parfaite de nos réseaux et de notre image.

Le plus beau compliment reçu sur votre maison ? Vos champagnes ?
Mis à part des compliments sur la qualité du champagne, le plus gratifiant c’est lorsqu’un sommelier ou quelqu’un de vraiment initié goûte à l’aveugle et reconnait le style de la maison. Quelqu’un qui dit « c’est un Frerejean Frères, je reconnais une âme et un style à part » c’est la plus belle récompense faite à toute l’équipe.

Pourriez-vous nous parler, plus particulièrement, du champagne VV26 ?
La VV26 est une cuvée très intéressante car c’est une multi-vintage (2008/2009 pour celles qui sont actuellement commercialisées) qui vient titiller les plus grandes cuvées de certains confrères. Élaborée notamment à partir d’une parcelle de vigne de 1926, elle offre un grand Vin de Champagne dans un style Bourguignon. Les très faibles rendements permettent à la vigne de se focaliser sur le peu de raisin qu’elle produit et ceux-ci développent en cave une approche à la fois très vineuse (châtaigne, crème de marron, amandes grillées et brioches toastées) et en même temps une tension très minérale qui permet au vin de tenir la cave à travers les années.

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Une préférence personnelle parmi tous vos champagnes ?
Vous savez chaque cuvée est comme un de vos enfants. Vous les aimer de la même manière mais de temps en temps vous avez une affinité particulière avec l’un d’entre eux. En ce moment, la cuvée qui me fait particulièrement vibrer, c’est notre rosé premier cru. Mais je sais qu’il suffit d’un petit élément, pour qu’une autre cuvée prenne le dessus à nouveau.

Pour vous, le champagne est-il un luxe ? D’ailleurs, qu’est-ce que le luxe selon vous ? Quel est votre luxe ?
Pour moi, le luxe c’est avant tout de prendre le temps de bien faire les choses pour ensuite prendre le temps de savourer ces belles choses. Le luxe pour certains c’est l’espace, pour d’autre c’est ce qui est rare, pour moi le luxe, c’est le temps. C’est lui qui nous permet de faire nos vins avec passion et qui nous permet de proposer quelque chose d’unique. Et à mesure que le temps passe, nos allocations diminue. Cela créer la rareté et par conséquence, la notion de luxe. Quand il nous reste 190 millésimes 2008, nous sommes forcés de limiter les ventes et d’augmenter les prix.

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Dernier point d’actualité, la COVID a-t-elle impacté votre production ?
La crise COVID ne fait qu’accroître cette révolution en champagne, les vignerons qualitatifs se portent bien et c’est globalement le cas de notre maison, qui cultive cette approche vigneronne. Des chiffres fuitent dans la presse mais ils sont ceux du gros négoce, qui malheureusement souffrent énormément en ce moment puisque le marché se prémiumise tous les jours. Je n’irai pas jusqu’à dire que la crise sanitaire a du bon, loin de là, mais notre approche « long terme » nous permet de mieux résister à ce type de situation.

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La consommation de vos champagnes ? Votre marché ?
Nous faisons des vins de champagne pour la gastronomie, nous sommes fiers d’avoir été le partenaire du guide Michelin en France ces deux dernières années. Nous travaillons avec plus de 300 chefs étoilés, un peu partout dans le monde entier. Vous pourrez trouver nos champagnes parmi les plus belles tables du monde, d’Alexandre Mazzia à Marseille, jusqu’à Ducasse à Tokyo, en passant par l’Ambroisie à Paris ou le Crenn à San Francisco. Il reste énormément de choses à faire mais nous sommes déjà très fiers du chemin parcouru.

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