La première partie : ici

GILI25A-B

Au petit  matin du 3ème jour, avant de me rendre sur les bords de plage pour le petit-déjeuner, les saveurs du café s’échappent de la machine. Sur la terrasse, j’observe le roi soleil commencer son règne. Pour une fois, je le devance. L’océan brille incroyablement, devenant presque éblouissant. C’est alors le moment de prendre des photos d’un paysage qui ne sera qu’un souvenir dans quelques années. L’île est appelée à disparaître et l’orage de la nuit dernière m’a rappelé que nous ne sommes pas grand-chose face à la force de Dame Nature. Les vagues frappent encore la barrière de corail et les poissons s’attardent devant l’escalier qui me mènerait à l’océan si l’envie me prenait. Sur le vélo, la même ivresse de vitesse et de découverte s’empare de moi. Sous l’ombre des palmiers, je profite des senteurs d’une nature encore humide. Sur la plage, les couples se reposent, lisent. Les enfants jouent ou dévorent le petit-déjeuner avant de se jeter à l’eau. Le spectacle est amusant, on vit différemment, on savoure les instants d’une autre manière lorsqu’on est en terre inconnue. Mister Friday est de retour pour me rappeler que je dois aller à la plongée. J’étais en avance, je n’avais pas oublié Mr Friday. Sur le bateau, un jeune homme m’explique ce que nous allons voir, ce qu’il ne faut pas faire et le moment du grand saut dans l’océan arrive. Masque, tuba, palmes, me voilà parti à la conquête des merveilles sous-marines. Les bancs de poissons glissent sous mon corps. Le jeu est amusant. Le corail semble parfois mort, parfois en pleine floraison avec des centaines de couleurs. À mesure où nous avançons, la mer nous livre ses secrets. Parfois très proche de moi, je me rappelle qu’il ne faut pas toucher le corail. Et puis soudain, les coraux semblent se transformer en un mur sous-marin. Le bleu presque noir semble m’appeler, mon guide me rappelle à la raison. Aller dans les profondeurs serait un danger car nous n’étions pas équipés.

Cheveux ébouriffés et corps empruntant à la mer son odeur, j’oublie pour la première fois de ma vie l’importance de l’apparence. Je sillonne sur la plage pour rejoindre mon vélo et ma villa. Je repense à cette nature étrange pourtant méconnue. Le voir en photos c’est bien, le vivre est une expérience incroyable.

Au-dessus de l’océan, le déjeuner apporte son lot de surprises. Salades de poissons, bœuf et poulet cuisinés à la façon locale, légumes du jardin, le choix est multiple. À table, je lis le dernier luxurydesign. Le serveur me reconnaît et s’apprête à me faire découvrir un nouveau cocktail « Carotte & Céleri ». Comme je m’étais laissé tenter par le mélange « melon/menthe », je goûte celui-ci. Mélange atypique mais les saveurs explosent en bouche. À la fin du repas, l’homme m’amène le traditionnel cappuccino que j’ai pour habitude de boire. Il sait comment me faire plaisir.

Dans l’après-midi, je retourne à la rencontre de Sommai, un Thaïlandais. Avec une vue sur l’infini, l’homme s’approche et me propose différents soins. Je choisis un traitement avec des résonances qu’il nomme Tok-Sen. Dans la pièce, mon visage est plongé vers le sol. Une fenêtre me permet de voir les fonds marins. L’homme prépare mon corps recouvert d’un long drap blanc avec une huile aux saveurs fraîches. Tandis que la musique résonne et m’emporte dans un ailleurs, il pose un morceau de bois sur ma jambe qu’il frappe avec un second morceau. Agissant sur tout le corps, je sens réellement mes membres se défaire d’un stress bloqué. Les énergies négatives s’échappent. Après 90 minutes, je m’allonge sur le balcon pour me perdre dans le paysage, sur cette ligne qui sépare l’océan et le ciel. La terre est bien ronde. À la nuit tombée, d’autres saveurs, d’autres émotions. J’écoute les gens. Ils discutent en anglais, en français, en japonais, en chinois. Le monde s’est réuni ici. Cela semble être une arche de Noé. Une nationalité, un couple ou une famille. Les amoureux se perdent dans les yeux de l’autre, d’autres lisent portant les lunettes sur le bout du nez, plongés dans une aventure qui semble être la leur.

Rideaux ouverts, la lumière frappe les murs de la chambre, me réveillant en douceur. Deux gros poissons multicolores me saluent aux marches de mon escalier. Sont-ils attirés par un café ? C’est souvent à ce moment-là qu’ils apparaissent. Plus loin, un bébé requin inoffensif nage à toute vitesse. Incroyable !

Sur la plage, j’écris les prénoms de mes proches, de mes amis que la mer balaie. Recevront-ils cette pensée ?

L’heure est venue de rejoindre la jungle, de retrouver un lieu appelé By the Sea. Le chef, un grand gaillard, s’apprête à m’initier à la cuisine japonaise. Gili Lankanfushi dispense en effet des cours de cuisine (japonais, pizza et atelier « à la découverte des vins, du fromage et du chocolat »).

On se lave les mains, on les plonge dans l’eau glacée, on prend une feuille d’algue sur laquelle on parsème le riz collant. On retourne l’ensemble puis on pose quatre lamelles de saumon frais, des morceaux d’avocats et de concombre. On roule le tout. Sans presser, je déroule, coupe et présente mon plat sur un filet de mayonnaise japonaise. Le Chef est satisfait. La leçon est retenue. Le moment est insensé. À l’autre bout du monde, me voilà mini Chef à la découverte des saveurs d’ailleurs. Pendant que je déguste les mets, on échange sur la vie de l’homme, son travail, sa raison d’être lorsqu’un couple d’Américains arrive. Très vite, la discussion commence. Nous échangeons, nous rions et dégustons des makis et spécialités que nous préparons ensemble. Ils voyagent 5 semaines à travers le monde, il ne me reste plus qu’un jour pour le découvrir et c’est sous une pluie torrentielle que notre moment se termine.

La pluie tombe. Dans l’eau, au pied de la villa, je jouis de ce moment. L’air est lourd, l’instant est intense. Au diner, le serveur a les mêmes attentions. Jus de fruits frais, serviette sur les genoux, bougie allumée, la mer frappe le rivage. La lecture des romans est différente, l’imagination déjà abondante chez moi est multipliée par dix. Je suis acteur de ma propre histoire.

Au cinquième jour, le temps est marqué par un mélange de nostalgie et de joie. Je sais qui je suis, où je vais. J’ai envie de dessiner mon futur. Ce voyage m’aura offert un regard sur ce qui est essentiel à ma vie, ce que je dois en faire. J’ai empaqueté mes affaires. Mister Vendredi est venu les chercher. Nous échangeons une dernière fois sur sa vie de majordome, de peintre, d’homme. Il me dit avoir apprécié nos discussions. Je ne lui dis pas qu’il m’a beaucoup apporté également, je lui souffle juste un « merci pour avoir été vous, merci pour le service, pour la découverte ». Je ne sais pas s’il a saisi le dernier merci.

Après un dernier repas, j’ai croisé ces Américains, Tracy, son fils Jason et son mari Andrew. Larges sourires, une pluie de mercis pour le moment passé ensemble, elle me réclame le nom de mon livre. Je lui demande juste de me faire parvenir son adresse pour lui envoyer. Je lui adresserai moi-même. Sur ce moment, Atheef me dit « il faut partir Monsieur ». Une déchirure, un nouveau présent. Sur le ponton immergé dans une nuit étoilée, Atheef me dit ses derniers mots. Je ne les entends pas. Je suis plongé dans une myriade de souvenirs. Un homme nous suit avec mon seul bagage. Dernière poignée de main, mes derniers dollars glissent entre les doigts de l’incroyable Atheef.

Sur une mer agitée, le bateau s’échappe, je regarde une foule de gens me dirent au revoir. Je me sens comme un otage perdu dans la nuit que trois hommes ramènent au continent. En réalité, je suis juste l’otage de mes sentiments. Vingt minutes plus tard, après que le bateau est effleuré une seconde fois la mer, l’équipage me laisse à terre. Un homme finalise avec moi mon retour au pays. Dernier contact, me voilà sur l’escalator. Visa tamponné, la France sera mon pays demain.

Le vrai héros de cette histoire ce ne sera pas moi mais Michèle, celle qui m’aura dit « il faut que tu partes loin », Mr Friday Atheef, ma famille, mes amis et des personnes rencontrées au cours de ce périple. Aujourd’hui, je suis simplement acteur de ma vie. Merci Lankanfushi.