PDG, CEO, Fondateur/Fondatrice, Chargé(e) de marketing ou de communication, découvrez chaque mercredi l’interview d’un acteur du luxe. Après Frantz Yvelin (La Compagnie), Oliver Krug (Krug), Cédric Galonské (DM Media), ou encore Jean-Luc Pehau-Ricau (Moulin Rouge), ou encore Mr Sacha Farkas (Audi talents awards), c’est au tour de Monsieur Thierry Wasser, Nez de Guerlain de se confier à Luxury Design.

Boutique Guerlain

Le parfum et vous

Franck Demaury : Pouvez–vous nous expliquer les origines de votre sensibilité pour le parfum ? Quel a été votre parcours ?
Thierry Wasser : J’ai grandi en Suisse dans un environnement où la nature est prédominante. Je parcourais la montagne en quête de fleurs et d’herbes médicinales que je mélangeais à plaisir mais je n’avais aucune connaissance du monde de la parfumerie. Cette immersion dans ces odeurs de nature faisait partie de ma vie et c’est ainsi que je devins d’abord herboriste. Mes premiers souvenirs olfactifs sont donc étroitement liés à la flore.
Puis tout a commencé à l’école de parfumerie de Givaudan ; mémorisation de centaines de parfums et senteurs, formation de votre nez pour être au courant des moindres détails, puis début de l’apprentissage des mélanges de matières premières. Voilà comment vous commencez votre parcours pour devenir un jeune parfumeur.
Je suis arrivé dans ce métier par hasard, mais intégrer l’école de parfumerie Givaudan a confirmé que cela était fait pour moi.

Franck Demaury : Quelles ont été les plus grandes difficultés au cours de votre carrière ? Les plus grandes satisfactions ?
Thierry Wasser : Les plus grandes difficultés, ce sont celles de créer des compositions qui ne sont pas forcément comprises, des parfums dont personne ne veut, et les plus grandes satisfactions sont de sentir ses créations portées dans la rue.


La création est toujours liée à une émotion.

Franck Demaury : Quels sont vos principaux traits de caractère en quelques mots ?
Thierry Wasser : Décontraction, un peu de désinvolture sans que ce soit tout à fait négatif, et pour dire vrai j’ai 12 ans d’âge mental…ce qui m’aide dans ma création au quotidien !

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Franck Demaury : Quelles sont vos sources d’inspiration au quotidien ?
Thierry Wasser : La création est toujours liée à une émotion. Je me sens proche de Jacques Guerlain, grand ami et collectionneur des peintres impressionnistes. Mais cela peut être aussi un morceau de musique, un paysage, un instant privilégié.

Franck Demaury : Avez-vous besoin d’une histoire en créant vos parfums ?
Thierry Wasser : La seule histoire dont j’ai besoin c’est celle de la vie.

Franck Demaury : Remarquez-vous une évolution dans l’élaboration des fragrances ?
Thierry Wasser : Oui, peut-être, mais je n’y attache pas beaucoup d’importance.

Franck Demaury : Quelle est la place de l’artisanat au sein du marché de la parfumerie ?
Thierry Wasser : Je n’en sais rien, mais chez nous c’est important !
 

Franck Demaury : Comment se passe la transmission de votre savoir ? Combien de temps faut-il pour devenir nez ?
Thierry Wasser : J’ai eu l’honneur d’être choisi par Jean-Paul Guerlain et notre PDG Laurent Boillot, et j’ai alors commencé à travailler pour Guerlain en 2008. Je pense qu’ils ont tous les deux apprécié ce que j’ai pu faire auparavant lorsque je travaillais pour Firmenich. Quel bonheur et quelle fierté d’avoir été choisi par le dernier créateur membre de la famille.  
Un peu inquiet aussi d’assurer le futur d’une Maison riche d’un héritage parfums exceptionnel, mais Jean-Paul Guerlain m’a initié et enseigné son savoir-faire pendant 2 ans. A travers lui, j’ai remonté le temps, « rencontré » Jacques Guerlain, Aimé Guerlain, Pierre-François Pascal Guerlain. Et cette plongée dans l’histoire de famille et ses secrets m’ont beaucoup appris et m’inspirent toujours. 
Lorsque je céderai à mon tour le flambeau, j’espère être autant à la hauteur que mes prédécesseurs ne l’ont été avec moi.

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Guerlain et vous

Franck Demaury : Que représente la Maison Guerlain pour vous ?
Thierry Wasser : La Maison Guerlain c’est la longévité. Créée en 1828 il y a 188 ans, et qui pour l’anecdote a connu deux rois, un empereur, 24 présidents… L’histoire de Guerlain est liée à l’histoire de la France depuis le milieu du 19ème. Plus de 850 fragrances ont été créées dont certaines comme Jicky en 1889 ont révolutionné l’univers de la parfumerie. 
Mais au-delà de son patrimoine exceptionnel, c’est aussi la manière de concevoir un parfum. Le parfumeur possède une grande liberté de création.  

Le fait de tout faire à la maison ! L’achat des matières premières, la création, la fabrication du concentré, le remplissage, le conditionnement. 
Le choix des matières premières qui est fait par le parfumeur qui va à leur rencontre et peu importe où elles poussent. Pour certaines, je m’inscris dans la lignée des quatre parfumeurs Guerlain qui m’ont précédé en utilisant des voies d’approvisionnement existantes depuis de nombreuses années, mais je construis également de nouveaux itinéraires avec la volonté de repenser notre approvisionnement d’une façon différente, adaptée à notre siècle et plus durable (ex le vetiver en Inde et le santal en Asie du sud-est). 
La fabrication du concentré qui s’est toujours faite au sein de l’usine.   

Le souci quasi obsessionnel de la qualité à toutes les étapes de la fabrication y compris en amont l’analyse des matières premières. 
Le conditionnement qui offre une double facette, celle d’être à la pointe de la technologie avec des machines de remplissage perfectionnées et une facette artisanale organisée autour des « Dames de Table » qui décorent nos flacons avec des gestes ancestraux que nous sommes seuls à réaliser, comme le baudruchage, le peignage et le lissage des fils de soie qui enserrent le col des flacons. Ces gestes ne sont pas seulement préservés mais se transmettent de génération en génération. 
Guerlain c’est la synergie entre élégance et savoir-faire.


 
Franck Demaury : Quelle est votre création personnelle préférée ?
Thierry Wasser : Je suis arrivé chez Guerlain en 2008. En 2009 j’ai créé Idylle mon premier féminin pour la Maison qui relatait mon état d’esprit à l’époque. J’ai une affection particulière pour ce parfum car j’étais si heureux, si excité de créer pour cette marque merveilleuse, c’était ma manière de partager mon amour et ma joie avec le monde entier. Puis je n’en citerai que quelques-uns comme La Cologne du Parfumeur ou Santal Royal.

Franck Demaury : Quel est votre parfum favori ?
Thierry Wasser : Je n’ai pas de parfum préféré mais celui qui m’a certainement le plus marqué car c’était mon premier (et je ne l’ai d’ailleurs jamais quitté !), c’est Habit Rouge, j’avais alors 15 ans. Ce parfum représentait pour moi le symbole de l’assurance que je n’avais pas à l’époque. Il était l’élixir qui allait me permettre de jouer les princes charmants.

Le luxe et vous

Franck Demaury : Comment pourriez-vous définir le luxe ?
Thierry Wasser : Non je ne définis pas le luxe. Le luxe est un concept récent qui parfois trahit la définition même du mot. Ce qu’on entend par luxe aujourd’hui s’entendait au 19ème siècle et auparavant comme étant le savoir-faire d’artisans travaillant des objets d’exception pour le bonheur de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Aujourd’hui, ce mot n’a que de valeur que si l’on réussit à produire des objets aussi exceptionnels que ce qu’on faisait avant.

Franck Demaury : Quelle était votre vision du luxe à vos débuts, en commençant votre carrière ?
Thierry Wasser : Franchement, je n’en avais pas.

Cyprien Gaillard
Store Guerlain
Cyprien Gaillard
Store Guerlain

Franck Demaury : Existe-t-il une concurrence avec les autres maisons ?
Thierry Wasser : Certainement, mais encore une fois je n’y attache aucune importance.

Franck Demaury : Le parfum est-il un objet de luxe pour vous ?
Thierry Wasser : Certainement quand il fait rêver !.

Franck Demaury : Votre moment « luxe », ce serait quoi ?
Thierry Wasser : « Avoir le temps ».

Franck Demaury : Qu’est ce qui est le plus important pour vous au quotidien ? Personnellement ? Professionnellement ?
Thierry Wasser : Personnellement, lorsque ma dernière heure sera venue, je ferai un bilan et je devrais pouvoir répondre par l’affirmatif à la question « ai-je bien aimé » ? 
Professionnellement, à mon pot de départ à la retraite, je me poserai une question, et c’est la même que tout à l’heure…