Serge Lutens Palais Royal

« En effet, une pauvre fille chaussée d’escarpins perchait sur ses talons deux jambes quadrillées de résille noire. Un pantalon court pareil de couleur la vêtait. Un large ruban passant sur la nuque maintenait, à hauteur de la taille, une corbeille disposant sur l’osier blond, un parterre blanc de gardénias. Lucy les proposa. Avec fébrilité d’une fiancée de soldat devant le facteur, Billie tourna la tête et avec précaution, recueillit une hampe de neige qu’elle éleva jusqu’au point nommé « le brûlé ». Ce pansement immaculé, cette demi-couronne de deuil, ce croissant de lune rendirent à Billie son sourire de fleur ».

A travers cet extrait d’un récit touchant, Serge Lutens, poète, littéraire, artiste et créateur d’émotions rendit autrefois hommage à l’une de ses artistes préférées : « Billie Holiday ».
Pour la première fois, le génie du parfum poursuit son vibrant hommage en dévoilant « une voix noire », un mélange secret dont on ne connaît qu’un seul composant : le gardénia. Le nouveau jus file, court et embaume la peau d’une saveur fumée intense et sensuelle. L’esprit jazzy s’invite dans notre mémoire, le cœur se laisse emporter par la magie Lutens. Aujourd’hui, à l’occasion de la sortie de cette fragrance atypique, luxurydesign vous invite à découvrir les émotions et les pensées d’un visionnaire sincère.

Serge Lutens, provocateur d’émotions, d’où vous vient cette sensibilité à l’art, au dessin, à la photographie, à la littérature ?
C’est une maladie qui ne se révèle qu’à force d’un dérèglement obsessionnel.
Rien ne s’apprend, rien n’est recette. Tout fut spontanément terrible.

Quel est votre parcours ?
Si vous me demandez des dates, des repères, je pourrais vous parler de Dior, Shiseido, les photographies, les films, les parfums…mais ce n’est pas cela qui donne la clef. Ce sont des reconnaissances, des anecdotes. Ce qui est important, c’est la filiation de ces choses entre elles ; une façon de me centrer à l’intérieur des choses.

Si vous deviez définir votre style, que pourriez-vous nous dire ?
S’il y a un style, il s’affirmera après moi. Un style, c’est une personne. En dehors de cela, il n’y a pas de définition. Je n’ai pas envie de me « coder » dans un style. Lorsque je disparaîtrai, on pourra en effet codifier mais, tant que je suis vivant, ce style sera vivant, convulsif.

A travers vos créations, essayez-vous de conter une histoire ?
Comme le Petit Poucet qui retrace son chemin, comme Proust rassemblant ses miettes pour former son énorme madeleine… Ces créations, ce sont des poussières qui, lorsque assemblées, font pousser une fleur et soulèvent une dalle.

Qu’est-ce que le luxe pour Serge Lutens ?
Le luxe est évident. Il doit nous sauter aux yeux et mieux, au cœur. S’il est là, même sans l’appui de cette dénomination, il s’impose. Le posséder n’en est déjà plus vraiment un. Pour moi, il tient en une tête libre, un cahier, des livres et un stylo. Les définitions alambiquées m’ennuient.

Quels sont les ressources et pré-requis nécessaires – selon vous – pour « réussir » sa vie/ sa carrière ?
Le mot « Réussir » est vertigineux. On est le seul à le savoir. Personnellement, si cela m’arrive, ça dure trois minutes, après c’est foutu, il faut passer à autre chose. Je n’envisage la réussite que comme un renoncement permanent à ce qui a été fait. C’est l’anti-nostalgie, refuser d’établir quelque chose sur un moi social et puis, comme le disait Mallarmé : « Jamais un coup de dés n’abolira le hasard ».

Quel est votre regard sur la société actuelle ?
Je baisse les yeux tant elle est effrayante et quand je les ouvre, c’est encore plus horrifiant ! Cette société est à la fois surveillante du langage, puritaine, couverte de badges, de rubans de bienfaisance, de bonnes intentions. On censure un mot pour deux minutes plus tard, accepter une guerre. Cette société est fausse, toc, bidon. Trop de « love » pour peu d’amour.

Si vous deviez choisir un seul parfum, lequel serait-il ?
Il serait ma clef qui me permettrait d’affronter, aux deux sens du mot, tout ce qui se doit.