Cette semaine, pour notre rendez-vous avec un acteur du luxe, Sybille de Margerie se prête à la confidence et donne sa vision du luxe, de l’architecture, du design et du digital.

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Votre personnalité

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Bien qu’issue d’un milieu où les codes ont de l’importance, je suis anti conventionnelle.
Petite je ne prenais jamais deux jours de suite le même petit déjeuner.
Je pense que ce métier correspond totalement à ma personnalité.
J’aime le changement, la nouveauté, je suis curieuse.
J’aime le langage des couleurs et des matières.
J’aime les voyages et la découverte de nouveaux lieux.
Je suis une maniaque du détail.
Mon socle : ma famille

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Cheval Blanc, Courchevel – © F. Rambert

Quel est votre parcours ?

J’ai toujours voulu être architecte d’intérieur, « un métier qui n’a pas d’avenir » disaient mes parents qui m’ont imposé des études de droit.

J’ai donc mené de front ma maîtrise en droit des affaires et un diplôme à l’école Boulle.

J’ai créé ma société en 1989, nommée à l’origine « SM Design ». Elle compte aujourd’hui 30 collaborateurs, puis j’ai créé une seconde agence à Florence en 2015, et plus récemment un bureau à Dubaï.

J’ai fait mes premières armes au sein du groupe des Hotels Concorde (Crillon, Lutetia, Martinez), qui appartenait alors à ma famille, puis j’ai élargi ma clientèle à d’autres chaînes hôtelières internationales.

C’est à Courchevel avec le premier Cheval Blanc en 2006, que j’ai pu m’exprimer sur une page blanche, avec une vision contemporaine du luxe à la montagne, très éloignée des codes traditionnels des chalets de montagne. Sont venus ensuite le Mandarin Oriental Paris, le Old Cataract d’Assouan. Plus récemment nous avons livré le Barthélemy, hôtel & spa de luxe à St Barth, et à Paris un hôtel particulier de 2.500 mètres carrés avec penthouse et piscine en sous-sol.

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Cheval Blanc, Courchevel – © S. Candito

Qu’est-ce que vos expériences passées vous ont appris et vous ont apporté pour la construction de votre société ?

Ma famille a longtemps été propriétaire d’un des plus beaux Palace parisien, l’Hôtel de Crillon. J’ai eu la chance de grandir dans l’atmosphère de ces lieux si particuliers.
Lieux de tradition où la qualité du service, le savoir-faire, comptent tant. Au moment de devenir architecte d’intérieur, j’ai puisé dans mes souvenirs pour recréer cet émerveillement que j’avais ressenti très tôt dans ma vie. À cette connaissance intime de la tradition, j’ai l’ambition d’y associer l’esprit d’innovation et de créativité ainsi que je l’ai montré, à Cheval Blanc, Courchevel, premier hôtel de Bernard Arnault qui a reçu, la distinction Palace en 2011 puis au Mandarin Oriental Paris, également reconnu Palace en 2014.

Il y a dans mon travail une recherche sensuelle de confort, et le plaisir de la qualité extrême.

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Sybille de Margerie – Mandarin Oriental Paris – ©George Apostolidi

Quels éléments ont motivé votre choix de travailler dans le design et la décoration ?

Par amour du beau. Mais l’architecture d’intérieur est loin de se résumer à la décoration. Elle intègre le travail de l’espace, des volumes, de la lumière et vise plusieurs objectifs essentiels : la fonctionnalité, la créativité, le confort, l’intemporalité. Mon métier consiste à concilier ces dimensions, afin de créer l’alchimie qui va faire surgir l’émotion. Et faire que chaque détail participe à l’harmonie d’ensemble.

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Sybille de Margerie – ©F.Rambert

Selon vous, existe-il un trait de caractère nécessaire pour être un excellent chef d’entreprise ?

Le charisme et l’empathie, deux qualités humaines qui permettent de fédérer une équipe faite de collaborateurs performants et autonomes.

Mais cela requiert aussi une organisation efficace, avec des process internes rigoureux.

Une gestion du temps optimisée permettant d’être à la fois efficace et disponible.

Enfin, bien que nous ayons un métier de création, nous travaillons pour des financiers ou des investisseurs, la partie business est très importante et la signature des contrats à l’international demande de véritables compétences juridiques.

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Sybille de Margerie – Old Cataract Assouan – Photo : F.Lambert

Vos conseils pour réussir sa vie professionnelle ?

Faire preuve d’opiniâtreté. Femme dans un métier d’hommes, l’exercice au quotidien n’est pas toujours facile. Même aujourd’hui, une femme n’a pas le droit à l’erreur.

Savoir se ressourcer. Sans recul, impossible d’avancer. En particulier dans un univers créatif.

Savoir s’entourer et déléguer.

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Agence Sybille de Margerie, Paris – © Yvan Moreau

Sybille de Margerie et vous

En quelques mots, pourriez-vous définir votre signature, votre entité Sybille de Margerie ? Quelle est la particularité de votre entreprise ?

Mon but est d’apporter des solutions créatives en cohérence totale avec l’identité de mon client, sa stratégie globale d’image s’il s’agit d’une marque d’hôtellerie, avec ses aspirations s’il s’agit d’un particulier.
Ces solutions créatives doivent par ailleurs décliner localement cette image, en résonance avec le lieu, la ville, le quartier où s’implante l’hôtel ou la villa.
Ces deux objectifs pris en compte, ma propre personnalité et subjectivité s’expriment naturellement : je tiens à l’idée de féminité, à la recherche d’une élégance faite de raffinement.
En ce sens, s’il fallait définir une « patte » Sybille de Margerie, je dirais que je suis une architecte de cet art de vivre qui mêle si étroitement tradition et création dans un esprit de luxe à la française.

Vous dessinez des collections de mobiliers pour d’autres maisons. Qu’est-ce que ces collaborations vous apportent ? Comment abordez-vous ces collaborations ?

Mon goût pour les matières nobles mêlé à mon sens de la précision m’a amené à dessiner du mobilier exclusif pour nos nombreux projets. Cette démarche s’inscrit dans la continuité de notre métier et l’héritage des grands ensembliers décorateurs. J’aime le travail de la matière et l’idée d’un élément qui apporte une vibration dans une pièce.

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Guéridon Ilot – Sybille de Margerie pour Pouenat – © Sylvain Claire

Cela se traduit aujourd’hui au travers de plusieurs collaborations : une collection de luminaire et mobilier avec la Galerie Pouenat, alliant bronze, marbre, bois ; un tapis tout en soie pour la maison Chevalier Edition, et une ligne de robinetterie, au bouchon de cristal, éditée par l’italien Zucchetti.

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Sybille de Margerie – Nude collection for Zucchetti

Ces créations sont toujours pensées dans un esprit luxueux et féminin, privilégiant le confort, l’élégance.

Confrontés aux contraintes techniques de fabrication nous évoluons et les échanges avec les fabricants sont source d’enrichissement.

Qui sont vos concurrents ? Quelle est votre différence ?

Il existe des architectes d’intérieur, des designers qui imposent leur style, leur propre identité rendant au bout du compte totalement invisible celle de leurs clients.

Ma démarche est plus ouverte.

J’accorde une attention majeure à la fluidité des espaces, la lumière, le confort. J’aime le langage de la couleur, la recherche du détail car c’est dans le détail que l’on reconnaît le luxe, mais un luxe discret, loin de l’ostentatoire.

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Le restaurant 1947 du Cheval Blanc Courchevel – © JC Photos

Quels ont été les défis majeurs depuis la création de votre société ?

Au fil des 25 années de l’agence notre défi est de toujours garder un regard neuf et curieux tout en préservant notre ADN. Une remise en question constante qui oblige à se réinventer et faire évoluer notre travail.

Rester créatif tout en intégrant les contraintes liées à l’exploitation d’un hôtel :  contraintes techniques, de sécurité, de réglementation.

Savoir innover en intégrant les nouveaux modes de vie et de consommation des clients. Une chambre a toujours les mêmes fonctions et plus ou moins les mêmes équipements ; pour autant elle peut avoir des visages différents et offrir une expérience pleine de surprises.

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Cheval Blanc Courchevel – Sybille de Margerie – ©F.Rambert
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Cheval Blanc Courchevel – Sybille de Margerie – ©F.Rambert

Qui sont vos clients ? Comment vous assurez-vous de leur satisfaction ?

Si je ne me retrouve pas moi-même dans un style particulier, mes clients en revanche viennent me voir pour l’atmosphère qui se dégage de mes projets. Qu’ils viennent de Paris, de Russie, ou du Moyen-Orient, mes clients, se ressemblent. Généralement très aisés, cultivés, ils aiment un luxe raffiné, subtil, l’art et le confort qu’ils retrouvent dans nos réalisations.

Etre au service du client, c’est d’abord l’écouter. L’écoute est inappréciable. Elle nous oriente sur les bonnes pistes.

Nous pouvons alors élaborer une réponse personnalisée, originale, et d’ailleurs rarement refusée.

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(c) F. Rambert

La fidélité de nos clients est un témoignage précieux de notre réussite. Qu’il s’agisse de LVMH Hotel Management, avec lequel nous collaborons tous les ans pour de nouveaux aménagements à Courchevel ou pour le projet de resort Cheval Blanc à Oman ; ou bien de nos clients privés, ce sont nos références qui sont notre meilleure vitrine.

Quels sont vos objectifs pour le futur ?

Poursuivre le développement de mes studios : de Paris, pour lequel nous recrutons régulièrement de nouvelles compétences, de Florence et de Dubaï dont nous finalisons l’implantation de nos bureaux.

Ce qui signifie toujours plus de projets, que ce soit dans l’hôtellerie bien entendu, ou le résidentiel – nous travaillons actuellement sur de somptueux projets de villas à Moscou – et d’élargir le champ de nos créations design avec de nouvelles collaborations.

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Agence Sybille de Margerie, Paris – © Yvan Moreau

De plus en plus de gens souhaitent un intérieur qui ressemble à un hôtel de luxe. Que pensez-vous de cela ?

Notre clientèle de particuliers est nomade et hédoniste. Elle a des exigences pointues en matière d’hôtellerie de luxe, dans la mesure où elle souhaite y vivre une expérience singulière. Et exige ce même niveau d’excellence dans ses propres intérieurs.

Ce qui crée la différence c’est la dimension immatérielle : l’émotion. Chaque lieu de vie, qu’il s’agisse d’un hôtel ou d’une villa, doit susciter une émotion unique. Cette émotion née de la surprise, de l’harmonie, de l’attention aux détails, de la fluidité des espaces.

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Cheval Blanc Courchevel – ©S.Julliard

Votre métier a-t-il évolué depuis vos débuts ?

Celui qui n’évolue pas en suivant les mutations de son marché et les attentes de ses clients s’essouffle. Pour moi, l’hôtellerie est un laboratoire. Il faut toujours être en avance sur les tendances car la construction d’un projet prend du temps, des années. Il faut donc anticiper les demandes.

Par ailleurs, la technologie évolue vite, y compris dans le luxe. Mais pour moi, la technologie est un outil qui doit rester simple et accessible et se doit d’être au service du client et non l’inverse.

L’un des domaines qui a le plus évolué au cours de ces dernières années est l’espace bien–être. Les salles de bains sont passées de 4m² à 15 m² en 20 ans. Le spa est un lieu incontournable. Regardez le spa du Mandarin Oriental à Paris. La poésie du lieu vous transporte. C’est une véritable expérience.

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Sybille de Margerie – Mandarin Oriental Paris – ©George Apostolidis

Le luxe, le digital et vous

Comment définiriez-vous le luxe ?

Le luxe doit s’affranchir des modes et être intemporel.

Il n’y a pas de luxe sans culture et c’est cette sensibilité que nous partageons avec la plupart de nos clients.

Ce qui justifie le succès des designers français ou italiens c’est qu’ils savent se servir de leur héritage culturel avec audace, modernité et humour.

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Agence Sybille de Margerie, Florence – © Yvan Moreau

Peut-on associer luxe, design et artisanat ?

La subtilité du luxe est de transcrire les savoir-faire artisanaux dans un esprit de modernité.

Chacun de nos projets est une formidable opportunité de collaborer avec des artistes, designers, artisans d’art. Nous disposons d’une grande richesse dans notre patrimoine et les métiers d’art français pour donner vie à nos idées. Une approche qui nous permet d’insuffler un supplément d’âme à un hôtel ou une résidence.

Pour ne citer que quelques-unes de ces collaborations :

- Au Cheval Blanc Courchevel, les Ateliers Steven Richards ont réalisé d’après nos dessins un garde-corps de bronze, billes de verre éclairées par fibre optique, alliant ainsi tradition et technologie.

- Pour Mandarin Oriental Paris, j’ai souhaité une atmosphère sophistiquée, inspirée de la Haute Couture. Nous avons sollicité le génie des ateliers Lesage pour la réalisation de broderies exclusives.

- À Dubaï, pour les 230 appartements de luxe du complexe Royal Atlantis Résidences, j’ai choisi d’exprimer le langage des textures au travers du travail de 5 femmes artistes : Céline Alexandre, pour ses d’ennoblissement textiles, Annie Trussart et ses broderies tridimensionnelles, Helen Amy Murray qui sculpte le cuir, et Isabelle Poupinel qui transforme la porcelaine en luminaires poétiques.

Dernièrement pour les patines d’un hôtel particulier à Paris, nous avons fait appel aux ateliers Gohard, réputés pour leur maîtrise de la technique traditionnelle de la reparure et de la dorure sur bois.

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Agence Sybille de Margerie, Florence – © Yvan Moreau

Quelle est votre opinion sur l’avenir du luxe, de l’artisanat et du design ?

C’est un secteur qui connait un formidable élan et renouveau. J’en veux pour preuve l’engouement pour les expositions d’artisanats d’art, le dynamisme des galeries d’art.

Nombreux sont les jeunes créateurs attirés pour les métiers d’art et le design. La « starisation » de certains designers y est sans doute pour quelque chose. La démocratisation du design a permis à un plus large public de s’y intéresser. A l’opposé de cette banalisation du design, y compris des pièces les plus iconiques, le grand luxe génère encore plus d’audace, pour des pièces uniques et recherchées des amateurs.

Quels sont les challenges principaux de Sybille de Margerie pour les années à venir, en terme de communication digitale ? De développement ?

Le digital est un passage incontournable de toute stratégie de communication. Son impact est fort, immédiat. L’enjeu est désormais de préserver la part de mystère et d’enchantement intrinsèque au luxe dans ce contexte de très grande diffusion.

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Mandarin Oriental, Paris – © F. Rambert

Comment le digital et la communication ont-ils évolué depuis vos débuts ?

Le numérique est entré dans nos modes de travail avec notamment les perspectives  en 3D. Outils extrêmement efficaces pour permettre à nos clients de se projeter aisément dans la future réalisation. J’ai une vision très précise de ce que je souhaite lors de la création d’un concept et nos perspectives en 3D sont le reflet exact du résultat final.

Tout comme le digital est un enjeu clef pour nos clients hôteliers, la communication numérique sur nos projets prends le pas sur le papier.

Notre métier est artistique et les images servent cet imaginaire.

Pour autant, par goût, par formation je reste attachée aux belles lettres. Dans nos projets nous créons des histoires, et un beau texte permet de raconter et sublimer cette histoire.

Le luxe et le digital peuvent-ils cohabiter selon vous ?

Les réseaux sociaux, en particulier Instagram, sont des accélérateurs très puissants, et le luxe en a fait un de ses territoires de prédilection.

L’innovation dans le digital est permanente, on est désormais très au-delà du classique site web, simple carte de visite. Cette créativité en fait un allié naturel pour le luxe.

Et finalement, le digital obéit aux mêmes fondamentaux que les autres médias : un usage ciblé, une mise en page et des visuels de qualité.

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Cheval Blanc, Courchevel – © F. Rambert

Le luxe et vous

Quels sont vos moments luxe ?

Je tire mon inspiration de mes voyages, de mes lectures, des expositions, de mes rencontres. Je suis curieuse du monde qui m’entoure. Ce sont pour moi les moments où je me ressource. Mes moments de luxe.

Quelle est votre plus grande fierté personnelle ? Professionnelle ?

Mes enfants …

Le Old Cataract à Assouan pour avoir su rénover un lieu mythique dans le respect de son âme.

Cheval Blanc, et Mandarin Oriental Paris, pour avoir créé ex nihilo deux palaces.