Elle est mi-belge mi-libanaise, dotée d’un charisme incomparable et est surtout créatrice de « voyages immobiles ». Sandrine Alouf se livre à Luxurydesign. Discussion avec une personnalité surprenante, incroyable et riche d’aventures.

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Franck Demaury : Sandrine Alouf, qui êtes-vous?

J’ai un parcours atypique. Je suis à moitié belge, à moitié libanaise. Je suis née en Belgique et j’y suis restée jusqu’en 2000. Je viens d’une famille de trois générations d’artistes. Ma grand-mère était prof de couleurs et décoratrice. Mes parents sont tous les deux graphistes. Ma grand-mère a été leur professeur et nos bureaux étaient à la maison. J’ai eu un lien très fort avec ma grand-mère, elle m’a pris sous son aile et m’emmenait sur les chantiers. Inconsciemment, ma famille m’a poussé dans cet univers. Cependant les gens ne se rendaient pas compte de la pression familiale. J’ai alors fait des études d’histoire de l’art, chose qui était bien.

Mes parents n’y voyaient pas l’intérêt mais je ne voulais être pas trop loin, et pas trop près non plus. Quand je suis sortie de l’école, il y avait un article dans le journal disant que les Assurances Generali avaient ouvert un centre culturel d’art  et, spontanément, j’ai écris en me proposant. Une fille m’a répondu et j’ai rencontré le DG. J’ai présenté le projet Art Média. L’idée était de montrer leurs travaux de restauration. On a monté un premier projet avec des tableaux de la Renaissance faisant partie de la collection du Monte Paschi, puis on a monté une exposition autour de Carlos Scarpa. C’était un architecte et verrier incroyable. L’expo était une telle niche que personne n’est venu sauf Starck. 

Sandrine Alouf

Puis, les assurances Generali ont restauré des oeuvres de Tiepolo et de Canaletto. On a amené les oeuvres à Saint-Pétersbourg. Ce fut un succès. Enfin, on m’a proposé la direction de la Fondation de l’Architecture. Ce fut compliqué car je gérais des gens plus vieux que moi, il n’y avait pas d’argent et j’avais 25 ans.

Durant les travaux de la Fondation, j’ai décidé de faire une expo sur le bureau, dans les bureaux de la Communauté Européenne. C’était assez marrant de montrer l’histoire de l’architecture « Bureau ». Puis, nous avons travaillé avec des designers et des architectes sur le projet « Dynamic City ». Les intervenants donnaient leur vision de l’an 2000 (les moyens de se déplacer, la collectivité, la survie, …). À cette époque, je voulais un mec génial pour la scénographie. J’étais venue à Paris pour voir des projets de fin d’étude et là, j’ai chopé Mathieu Lehanneur, et je lui ai dis « Toi, tu vas venir faire ma scénographie« . Nous l’avons fait. Puis, Mathieu est devenu ce qu’il est aujourd’hui.

Mathieu Lehanneur
Mathieu Lehanneur

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Mathieu Lehanneur

Ma grand-mère étant née à Paris, je devais absolument y aller. J’ai donc pris le train, et j’ai reçu une guitare sur la tête. C’était celle d’Emmanuel Tellier. Il bossait aux Inrocks. Il était venu faire un concert à Bruxelles. Comme il était gêné, il m’a proposé de faire un article sur la Fondation pour l’Architecture. Plus tard, il est revenu et m’a informé qu’il quittait les Inrocks pour aller chez Nova. Je ne savais pas ce que c’était. Il m’a demandé de passer pour lui dire bonjour et j’y ai rencontré Jean François Bizot. Celui-ci m’a demandé ce que je faisais là. Je ne savais pas qui il était non plus (rire).

Je lui ai alors dit que je voulais venir à Paris. Au même moment où je montais l’expo Dynamic City, et il m’a appellé pour me donner rendez-vous le 1er octobre pour un travail. Je suis venue au rendez-vous, j’ai donné ma démission à la Fondation sans savoir ce que j’allais faire. Je suis arrivée chez Nova et il n’y avait personne. Là, je rencontre un homme en charge du recrutement et celui-ci me dit qu’il n’a jamais entendu parler de moi par Jean-François ! Panique à bord !

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Alors, j’ai attendu Jean-François Bizot ! En arrivant, celui-ci me dit qu’il n’a rien pour moi. À cette époque, il rachetait TSF. Il m’a envoyé chez Frank Ténot, qui était chez Jazz Magazine, Les Amis du Jazz … Celui-ci m’informe de son désir de refaire des soirées « Les Amis du Jazz« . Je n’y connaissais rien… Bref, j’ai cherché, envoyé plusieurs invitations et j’ai fait une soirée à succès. Le lendemain, il m’a demandé de m’occuper des opérations spéciales. J’ai fait plusieurs événements en y allant au culot. Jean-François m’a demandé une soirée sur les Champs-Elysées. J’avais rencontré la personne qui s’occupait de l’Arc de Triomphe mais, j’ai reçu une lettre du Comité du Soldat Inconnu qui a eu pour effet d’annuler l’événement. J’ai dû trouver d’autres lieux. J’ai envoyé 19 demandes. À la rentrée, j’ai reçu 19 réponses positives ! Je lui demande de choisir un lieu et Jean-François me dit « On ne va pas choisir, on va faire ça sur les 19 lieux« … Et là, le 11 septembre 2001 arrive. Les attentats mettent en danger le projet et je fais tout mon possible pour que l’événement ait lieu. Nous avons réuni 9 000 personnes sur les Champs-Elysées de 19h00 à 7h00 du matin.

La personne de l’Office de Tourisme de Paris m’a contacté pour gérer une expo sur l’image en Seine Saint-Denis. Je devais m’occuper de monter des expositions avec les pays participant à l’Expo Universelle. Trois mois plus tard, le changement de gouvernement a fait annuler le projet. Alors, j’ai monté une société avec les indemnisations. Je suis partie à Shangaï, j’ai acheté un vélo d’ouvrier chinois et j’ai pédalé pendant trois mois toute seule. J’ai fait un conte d’auteur dans lequel je remerciais tous les gens qui m’avaient aidé à Paris. J’ai envoyé ce bouquin à tout le monde. Les gens m’ont rappelé pour me demander ce que je faisais dans la vie… Alors, je leurs ai répondu que je marquais ma vie par le ciel et que je photographiais le ciel pour marquer chaque moment heureux ou malheureux.

Sur terre comme au ciel, je serai toujours là

J’avais une collection de 5 000 nuages et les gens me demandaient ce que je voulais en faire de ces nuages. Ma grand-mère était partie une année avant en me laissant un mot « Sur terre comme au ciel, je serai toujours là« …. Et là, je me suis dit « Tiens, je vais mettre le ciel sous terre« . Alors, j’ai proposé le projet à la RATP. J’ai harcelé le type pendant six mois et l’homme m’a reçu… C’était l’année du Brésil à Paris, la station RER B « Luxembourg » devait être rénovée, l’espace était vide… La personne me dit « Si vous trouvez 40 000 euros, on vous accorde votre projet ».  Je dis souvent « On ne sait pas pourquoi on fait les choses mais ça nous sert un jour« , alors je suis partie chercher de l’argent… On me donnait des petites sommes … Et puis Air France m’a pris mon projet à 100%. La station a été aménagée et le projet est resté un an au lieu de six mois… Malgré les émeutes d’étudiants à cette époque, les gens n’ont jamais taggué le ciel bleu. Pour moi, c’est l’un des plus beaux projets humains car les passants m’envoyaient des messages… d’autres me faisaient parvenir des nuages pour compléter ma collection, un prof de la Sorbone m’a rédigé un poème pour chaque nuage.

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Puis, à la suite de ce projet, j’ai rencontré un architecte Vincent Bastie qui faisait un hôtel pas loin …. Celui-ci m’a présenté à Philippe Vaurs (Propriétaire du Five Hotel), un hôtelier. Je lui ai présenté mon projet de dormir dans un nuage et celui-ci m’a pris pour une folle … mais il m’a laissé faire pour le One Hotel… De là, j’ai créé le métier d’Atmosphériste.

On ne sait pas pourquoi on fait les choses mais ça nous sert un jour

Puis, avec Vincent, nous avons fait Apostrophe Hotel, l’hôtel Sublim Eiffel. Puis je suis partie de mon côté. Puis j’ai réalisé les hôtels suivants : Secret de PAris, Montmartre mon Amour, l’Excelsior à Nice, le Royal Ours Blanc, les Bulles de Paris, le Splendor, l’Empire, et une chambre Cabaret et enfin le Déclic.

Après ça, j’ai réalisé des papiers peints, du mobilier, des moquettes rappelant les pavés … et les chaises Wax. Je ne vis que d’événements, d’envies. Par exemple, pour les chaises, j’en voulais quelque chose qui ait la froideur de la Scandinavie et la chaleur de l’Afrique. C’était un besoin pour le bureau et nous les avons finalement commercialisé. Chaque chaise est comme une femme, elles sont toutes différentes.

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Pour créer, il faut s’éloigner.

Parfois, je fais les choses trop tôt mais je sais que ça marchera un jour. Souvent, on demande pourquoi je fais ce métier … alors je répond que ma grand-mère était, quand même décoratrice, et mes parents étaient graphistes spécialisés dans les hôtels. Finalement, tout est réuni… et il a fallu que je sois loin d’eux pour créer et exprimer ça. Pour créer, il faut s’éloigner.

C’est un métier où il faut être animer par la passion, où il faut oser…

Je n’ai jamais eu de moments où j’en ai eu assez. J’ai toujours pu revenir aux nuages, à quelque chose que j’aimais. C’est tellement vaste ce que je veux, je peux faire plein de choses. Là, nous allons passer dans une période relativement dure dans l’hôtellerie à cause de la chute du tourisme. J’avais presque pressenti ça et je je me suis toujours dit que je reviendrai à mes nuages… Je pense que créer est ce qu’il y a de plus salvateur par rapport à ce que nous vivons… Je trouve que nous devons donner du rêve aux gens ! Ceux-ci vont de moins en moins voyager et ma baseline « Atmopshériste, créatrice de voyages immobiles » prend tout son sens de nos jours. Je pense qu’il faut créer de vrais voyages immobiles et pas seulement dans des hôtels, mais aussi chez soi, chez les gens… J’ai envie de créer des intérieurs pour les particuliers, faire des objets d’évasion. Je souhaite travailler avec des collectionneurs, avec des gens qui ont un univers particulier.

Franck Demaury : Est ce que vos origines Belges et Libanaises s’invitent dans vos projets ?

Il y a énormément de couleurs, je suis marquée par ça mais c’est aussi dû à ma grand-mère. La couleur a aussi cet aspect très oriental. Le côté structuré de la Belgique se ressent aussi dans mes dessins, cela aide ma collaboratrice à faire les rendus 3D.

On fait du mobilier, on fait des choses qui ont du sens et sont structurées, avec le côté artiste en plus.

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Chaise Wax – Sandrine Alouf
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Tapis « Blue Witness Lisbonne »

J’aime les collaborations, aller vers des problèmatiques. J’aime les limites (techniques) car ça nous oblige à creuser… Faut chercher à les dépasser … J’ai besoin de comprendre comment les choses évoluent. J’adore aller sur les chantiers car on se rend compte en cassant les choses que celles-ci n’évoluent pas comme on l’a imaginé. Je suis assez admirative des gens qui travaillent avec leurs mains. Je passe beaucoup de temps sur les chantiers pour justement comprendre ces problématiques. Je ne suis pas du tout manuelle et je crois que je n’ai pas assez de patience en réalité. Je suis quelqu’un de l’action … Je réfléchis en créant jamais avant.

À l’inverse de mon mari – scénographe – qui est dans la réflexion… Quand je lui donne une idée, le soir, le dessin est déjà fait, alors qu’il est toujours entrain de réfléchir… Il transpose tout dans la lecture et dans la réflexion. Il met un poids dans un truc qui émane simplement d’une émotion … C’est assez drôle !

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Hotel Nice Excelsior

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Hotel Nice Excelsior

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Hotel Nice Excelsior

Franck Demaury : Si un client veut acheter vos créations, comment ça se passe ?

J’avoue que mon plus gros problème est que je ne sais pas me vendre. Je n’ai pas la fibre commerciale et je pense que c’est un vrai métier. Il faut que je prenne un agent … Donc, oui les gens me contactent directement pour acquérir ce que je fais.

Franck Demaury : Votre plus belle rencontre ?

C’est celle de demain. J’ai plein de rencontres en tête. Ma grand-mère, mon mari, mon fils, mon frère, ma collaboratrice, les gens m’apportent quelque chose à chaque fois.

C’est celle de demain

Des clients m’ont fait avancer, souvent. Ce dont je suis la plus reconnaissante, c’est les gens qui me laissent la liberté de créer.

Franck Demaury : C’est plus facile d’être créatrice/décoratrice aujourd’hui ou avant ?

Au départ, quand je disais Atmosphériste, les gens ne comprenaient. Aujourd’hui, être « Créatrice de voyages immobiles« , ça a plus de sens qu’hier… Les gens ont beaucoup besoin de s’évader et comprennent mieux ma vision. Aujourd’hui, pour moi, les créateurs doivent offrir du rêve aux gens. On a une vraie mission.

Aujourd’hui, être « Créatrice de voyages immobiles », ça a plus de sens qu’hier…

Je voudrais bien travailler dans des hôpitaux publics, dans des maisons de retraites. Je voudrais apporter des atmosphères dans ces lieux assez difficiles. Et ce n’est pas très compliqué. Aujourd’hui, le numérique a ouvert un vaste champs pour la déco. On peut refaire des céramiques, des tissus, des images, des papiers peints, des dessins sur les tissus. Très vite, on peut reproduire un décor ! Les matériaux sont nombreux… Il y a une évolution extraordinaire et rapide…

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Declic Hotel

Franck Demaury : D’où vient cette évolution rapide ? Est-ce dû aux émissions de télé ?

Oui, il y a de ça… Avant, c’était pour les spécialistes. Il y avait le décorateur star, le chef star… Aujourd’hui la décoration, c’est comme la cuisine, ces domaines se sont ouverts au grand public. Les magazines de déco ont joué un rôle prépondérant dans cette évolution et je crois que les gens se sont interessés à leur intérieur aussi. Je me souviens qu’au début des années 2000, on employait beaucoup le mot « cocooning », ça n’a pas duré longtemps, et heureusement. C’était un espace de repli sur soi et on s’intéressait à l’endroit où on vivait… La déco a alors pris une place importante au détriment de la mode, je pense. Les gens se montraient beaucoup et avaient besoin de paraître. Ils invitaient peu les autres chez eux. Aujourd’hui, à l’inverse, les gens reçoivent davantage pour justement se retrouver et montrer leur décoration.

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Hôtel Les Bulles de Paris

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Hôtel Les Bulles de Paris

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Hôtel Les Bulles de Paris

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Hôtel Les Bulles de Paris

Je crois qu’Ikéa a joué un grand rôle dans cette évolution. Ikéa a révolutionné les traditions. Avant, les jeunes devaient récupérer les vieux meubles de famille. Cette marque leurs a permis d’acheter des meubles modernes pas trop chers, évolutifs…. Pour moi, Ikéa c’est extraordinaire. C’est le début d’une autre société de consommation.

Les voyages, devenus plus faciles et plus accessibles, ont également permis d’apporter de nouveaux styles de décoration. L’Inde, l’Asie, l’Afrique, l’Océanie ont apporté beaucoup d’inspiration. Et dans tout cette évolution et ce changement permanent, ce que j’apprécie c’est le retour à l’artisanat.

J’essaie personnellement de travailler avec des artisans que nous valorisons. Pour un hôtel sur la magie, j’ai trouvé une personne qui faisait des hologrammes. C’était un défi car le format n’était pas standard. Ce fut une rencontre extraordinaire. C’est très enrichissant. Cependant, l’artisanat a un coût et il faut en être conscient.

La France ne valorise pas assez l’artisanat malheureusement. Heureusement, tout cela revient par le luxe. Ils faut cependant expliquer, que la notion de savoir-faire a un coût.

Si on revient à la question du début « Pourquoi je suis devenue Atmosphériste ? » … Je crois que j’ai créé ce métier car je n’ai pas aimé ce qu’un journaliste a dit de moi. Il avait noté que j’étais « Touche à tout »… Je n’avais pas apprécié et finalement, il n’avait pas tord… Je peux faire plein de choses.

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