Elle est dirigeante, fondatrice, designer, mais elle est surtout une alpiniste du textile, une combattante du temps et du business. Rencontre avec Evelyne Spilet, créatrice des Ateliers de la Maille et de Nature à Porter.

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L’histoire des Ateliers de la Maille

Créés en 1979 à Paris, Les Ateliers de la Maille ont inventé la fibre de bambou. Ils ont été les premiers à l’exploiter en prêt-à-porter. Leur savoir-faire réside dans la fabrication de la maille et les techniques de tricotage, perlage, broderie, jacquard, intarsia. L’axe nouveau d’Ateliers de la Maille est la collection « NATURE A PORTER », une marque déposée qui privilégie les matières saines et naturelles, véritables alternatives aux matières synthétiques issues du pétrole… Les matières de la collection « Nature à porter » sont le cachemire, bambou, soie, coton, lin, alpaga, vigogne, soja, pures ou mélangées.

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Comment avez-vous commencé votre histoire ?

Il y a plus de 40 ans, mes parents étaient dans le textile. Après la guerre, mon père était l’un des premiers revendeurs. À cette époque, le tissu industriel était en train de s’écrouler. Avec mon mari, nous avons décidé de faire un tour du monde, en 1978. Nous avons parcouru la Birmanie, la Corée, la Chine, l’Indonésie. C’était un moment particulier car il n’y avait pas d’informatique, pas de liaison aérienne régulière. C’était un contexte vraiment différent.

Durant ce périple, nous avons découvert des techniques, des métiers, des matières disparus en France. C’était un milieu assez opaque mais nous avons étaient surpris de voir des choses vraiment différentes de ce que notre imaginaire pouvait laisser suggérer de ces pays. Par exemple, à Shanghai, le monde commençait déjà à changer. Ils avaient une soif d’apprendre, de travail. Des buildings se construisaient petit à petit.

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À cette époque, nous n’étions pas en recherche de prix. Tout se vendait ! Nous étions surtout en quête de savoir-faire. J’ai découvert qu’en Corée, les femmes pouvaient tricoter des dessins sur un pull sans faire des doubles épaisseurs. Cette technique n’existait plus en France. Alors, nous avons ramené les matières, je  faisais les dessins et nous avons conçu nos premiers pulls. Nous les avons importé pour les vendre dans le sentier. À cette époque, c’était l’endroit névralgique dans le milieu du tissu. Mais j’ai compris qu’il fallait regarder vers de nouveaux horizons, je suis donc partie voir la grande distribution. C’était le début de cette ére car les ventes étaient centrées sur des collections permanentes (chaussettes, caleçons,…) et la grande distribution ne faisait pas de mode. J’essayais de vendre mes pulls mais Euromarché n’était pas receptif, à l’inverse des détaillants. Un jour, j’étais à l’accueil d’Euromarché, une femme m’a demandé où j’avais acheté mon pull. C’était la responsable des achats que je souhaitais rencontrer depuis plusieurs mois. Je lui ai alors répondu que j’en faisais 2000 par mois en Corée. Elle a pris toute la collection !

Bien sûr, après avoir intégré Euromarché, le succès est venu rapidement. Tout le monde voulait mes collections de mailles. J’ai fait plusieurs collections pour Héléne Leclerc. Les produits se vendaient chers car on achetait les matières chéres et il n’y avait aucun problème d’achat. On a tout appris au fil du temps. La fabrication, les règles d’importation et d’exportation, le droit … On y connaissait rien et personne n’avait aucune connaissance sur tout ça.

De plus, il y avait de nombreuses monnaies, plusieurs legislations et personne ne parlait anglais, même dans les départements internationaux. C’était très compliqué car, en plus, nous étions qualifiés d’importateurs et non de créateurs. Il fallait ruser pour importer et exporter. Il a toujours fallu apprendre et dépasser les problèmatiques tout en cherchant les informations mais l’avantage, c’est que nous avions du temps et pouvions parler directement aux gens. Aujourd’hui, tout passe par e-mail. Nous avons fait ça pendant 20 ans, ce qui nous a permis d’acquérir une certaine expertise.

Nous avions deux circuits, le retail et la grande distribution. Le retail commençait à s’effondrer avec l’arrivée des chaînes. La grande distribution, malgré l’absence de lois, arrivait à négocier les contrats, les tarifs. Je n’étais pas trop impactée par eux mais, petit à petit, la pression des prix est arrivée car les quotas ont été abolis. La grande distribution a fait le choix de prendre des cabinets de style. En réalité, ces derniers copiaient les collections. Dès lors, c’est un autre monde que j’ai dû apprendre, cotoyer et contre lequel il a fallu se battre.

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Comment se réinventer ?

On parlait beaucoup de l’innovation mais c’était assez compliqué d’innover dans les matères. Un jour, j’étais au Japon. En discutant avec une infirmière dans un hôpital, je découvre une blouse en bambou. L’infirmière m’explique que cette matière est anti-bactérienne. Alors, nous avons créé un fil de bambou par la transformation de la pulpe de bambou. Puis, nous avons commencé à faire du tricotage. Bien sûr, pour faire connaître l’innovation, il faut d’énormes budgets. Alors, c’était asez compliqué. Nous étions en 2002 et personne ne voulait se frotter à cette nouveauté.

J’avais une amie attachée de presse. Elle m’a aidé à promouvoir le produit et peitit à petit, la grande distribution a acheté les produits. Quand je suis revenue en deuxième saison, la grande distribution a voulu notre produit sous ses marques propres. Mais, j’ai refusé ! C’est devenu assez compliqué suite à ce refus.

Les circuits de distribution ont commencé à changer. Internet arrivait petit à petit. Nous sommes en 2004/ 2005. Nous avons essuyé les plâtres et commencé à les commercialisé sur internet. Puis, nous avons ouvert notre première boutique rue Bonaparte, puis une deuxième rue des Francs Bourgeois. Et enfin, nous avons ouvert des corners aux Galeries Lafayette et au Printemps.

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Nous avons déposé nos marques (Ateliers de la Maille et Nature à Porter), au même moment. À cette époque, tout le monde parlait beaucoup du coton bio mais en réalité, ce n’était que du marketing car le coton bio engage une consommation d’eau énorme et une déforestation importante or les consommateurs ne le savent pas. Sur le bambou, il n’y a pas de déforestation et la plante ne consomme pas d’eau. Aujourd’hui, quand je travaille avec du coton, je préfére qu’il soit bio. Aujourd’hui, dans le process industriel du textile, rien n’est bio. Moi, j’essaie d’utiliser des bases naturelles mais il y a forcément des fixateurs de colorants pour éviter que les produits déteignent sur la peau évidemment. Quand je rencontrais des journalistes à l’époque, il fallait changer les mentalités et faire comprendre ce qu’était réellement le bio et montrer que nous étions précurseurs dans ce domaine.

La marque pourrait être plus connue, évidemment. Mais à toute cette histoire, il faut ajouter l’aspect économique.

Faut-il ou non intégrer un groupe ?

J’aime faire ce qui me plait. Je fais des matières là où il y a les ressouces. Je ne cherche pas le coût. Je n’achéte pas des produits à 3 dollars mais à 30, 40, 50, 100 dollars. Le cachemire vient de Mongolie, l’Alpaga et la Vigogne viennent du Pérou, … Je n’ai pas de limite et je cherche à valoriser les matières. D’ailleurs, le gouvernement péruvien nous a invité afin de découvrir ce patrimoine et le promouvoir.

Nous ne cherchons pas le premier prix. Au contraire, nous avons besoin de gens qualifiés et cela a un prix. Aussi, nous ne sommes pas dans la Fast Fashion mais plutôt dans la Slow Fashion. Nous vivons dans un monde de surconsommation et nous, nous avons choisi de faire des produits durables, de qualité et d’éviter que le pas cher devienne cher car à force de racheter, le prix flambe.

Je n’ai pas envie de faire du prix bas avec une qualité moindre. Nous avons choisi la qualité et nous ne voulons pas miser sur la rentabiltié économique mais sur le produit.

En résumé, nous sommes alpinistes du textile car nous avons dû affronter les grands groupes, les crises économiques, aux attentats, à internet et aux financements de nos entreprises.

Et l’innovation pour demain ?

Nous avons essayé de créer une fibre à partir de la caséine de lait et du maïs. Nous avons été confrontés à la traçabilité alors que l’objectif était de réutiliser des produtis qui allaient à la poubelle. Idem avec la caséine de lait ! Donc, pour être honnête, c’est assez compliqué d’innover.

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Comment trovuez-vous les nouvelles matières ?

Après avoir été invitée au Pérou, j’ai visité tous les recoins et nous avons vu les vigognes. Nous avons appris que les bêtes ne pouvaient être tondues que tous les 3 ans, en été. Puis, c’est une éducation. Il a fallu faire comprendre aux paysans qu’il vaut mieux les élever pour la fourrure plutôt que de manger l’animal. C’est une vraie richesse qu’ils ne connaissaient pas eux-mêmes.

La vigogne est un produit très rare, méconnu même des plus initiés dans les produits de luxe.

Aujourd’hui, nous voyageons chaque année dans les pays avec lesquels nous travaillons. Pour nous, le rapport humain est très important et nous souhaitons garder ce lien. Nous souhaitons que les personnes avec lesquelles nous travaillons aient les meilleures conditions de travail (hygiène, lumière, temps de travail, ergonomie). Ce confort vient parce qu’il y a du travail et un marché !

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En tant que femme et cheffe d’entreprise, qu’est ce qui vous anime ?

La passion ! Et puis, la découverte humaine.

Avez-vous un conseil à donner aux jeunes ?

Prendre le temps pour regarder comment les choses évolues pour se projeter dans le futur. Il faut aussi arrêter d’avoir une stratégie sur tout ! Il en faut un peu mais il faut arrêter de planifier la moindre chose.